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Quand la Grenouille Chauffeur Privé se voulait faire plus grosse que le bœuf UBER…

Chauffeur Privé annonce procéder dès aujourd’hui, en réponse à la baisse drastique des tarifs d’Uber en date du 7 octobre 2015, à une baisse de ses propres tarifs de 20%.

Il y a quelques semaines, Uber faisait à nouveau parler d’elle en lançant sur sa gamme « ECO » (berlines économiques) une nouvelle politique de prix hyper agressive sur la gamme UberX consistant en une baisse de 25% en journée et 45% la nuit. C’est lors de cette baisse des prix pratiquée par Uber que l’application française Chauffeur Privé avait d’abord demandé leur avis aux chauffeurs, pour finalement décider d’entrer dans la guerre du dumping avec Uber, apprend-on d’une communication adressée hier à ses « chauffeurs partenaires »…

La startup française Chauffeur Privé pourrait-elle avoir mis en danger son positionnement et son image de marque et avoir bientôt perdu le respect de ses partenaires et la fidélité de ses clients?

Cette baisse de tarifs imposée sonne en tout cas tel un nouvel affront pour les « chauffeurs partenaires » qui vont encore y laisser quelques plumes, sinon les dernières car, rappelons-le, la rentabilité de ces « partenaires indépendants » qui travaillent sur ces applications de mise en relation ne cesse de s’effriter depuis plusieurs mois.

Serait-ce alors le début de la fin pour Chauffeur Privé qui s’attaque à beaucoup plus fort qu’elle et, entrant dans une guerre des prix, s’exposerait à une nouvelle riposte qui pourrait lui être fatale? En effet si Chauffeur Privé a levé 5 millions d’euros en début d’année, ce qui la valoriserait à 15 millions d’euros, cela risque néanmoins de faire un peu léger face à celui qu’elle nomme aujourd’hui ouvertement comme son concurrent direct : Uber, valorisé plus de 50 milliards de dollars.

Jusqu’à aujourd’hui Chauffeur Privé avait réussi à conserver une image plutôt bonne auprès de la clientèle et des chauffeurs partenaires grâce à un certain équilibre dans l’équation service offert (et positionné plutôt haut de gamme) et niveau de tarif. Elle s’était notamment illustrée par l’envoi d’un sondage auprès de ses chauffeurs partenaires pour leur demander leur avis sur une éventuelle nouvelle tarification alors qu’Uber venait de pratiquer de manière unilatérale une baisse drastique de ses prix.

« Nous voulons ancrer définitivement Chauffeur Privé comme leader en qualité de service »

 Jusqu’à aujourd’hui, Chauffeur Privé s’est toujours revendiqué plus haut de gamme qu’Uber et il semblait acté que la startup avait justement intégré cela dans sa stratégie de positionnement et de communication. Pourtant à travers ce revirement, Chauffeur Privé semble démontrer le contraire.

La société pense-t-elle sérieusement avoir des chances de remporter une bataille qui a tout l’air d’un David contre Goliath ou sont-ce les prémices d’une tentative de se faire racheter par Uber à terme? L’appli française est-elle alors extrêmement courageuse, hautement stratège ou dépassée par l’offensive d’Uber pour creuser l’écart sur la domination du marché?

On ne pourra en tout cas pas jeter la pierre aux chauffeurs qui auront essayé de mettre en garde la direction de Chauffeur Privé contre les risques économiques auxquels elle s’exposerait si elle suivait Uber dans sa guerre des prix, comme en témoigne cette lettre ouverte adressée la direction :

Bonjour,

Je viens de recevoir votre mail au sujet de la nouvelle tarification d’Uber et de votre sondage.

La différence fondamentale entre Chauffeur Privé et Uber est que vous êtes aujourd’hui positionnés sur du haut de gamme alors que (et ils ne s’en cachent plus), Uber se veut le roi (tyran?) du lowcost.

Si vous prenez la même tangente qu’Uber,

1/ Vous courrez à votre perte car au jeu du dumping Uber sera toujours plus fort que Chauffeur Privé et toutes les autres applications,

2/ Vous allez perdre un nombre considérable de chauffeurs et capacitaires qui savent calculer un coût de revient kilométrique et un taux de rentabilité et qui refuseront purement et simplement de travailler pour la gloire,

3/ Vous aurez définitivement perdu la confiance des chauffeurs d’une part en étant dorénavant catalogués par eux comme énième « appli bradeuse » et vous serez également considérés comme une appli lowcost de plus aux yeux des clients, ce qui veut dire que psychologiquement, il ne vous sera ensuite plus possible de revoir vos tarifs à la hausse car vous aurez détruit la valeur perçue par les clients.

Il semble nécessaire de rappeler que votre choix d’un positionnement haut de gamme exige également un tarif haut par ce qu’un service ça se paie.

Uber l’a oublié depuis longtemps.
Seriez-vous en train de l’oublier également?

Inutile de clamer haut et fort dans vos sessions de formation que « chez Chauffeur Privé on n’est pas chez Uber » si en définitive vous vous dirigez vers le fait de reproduire exactement le même business model de destruction de l’économie qu’Uber.

Uber n’a eu de cesse de faire du dumping depuis son existence avec pour conséquence logique : une baisse continue de la qualité de service.

Car en effet, vous ne pouvez pas attendre voire exiger de vos « partenaires » (nous les chauffeurs) qu’ils s’endettent pour financer l’achat ou la location de véhicules haut de gamme ou de luxe tout en :
-leur imposant une tarification qui les fait travailler à perte,
-et en exigeant qu’ils continuent d’offrir un service 5 étoiles alors même qu’ils sont traités comme les esclaves d’un temps qui devrait aujourd’hui être révolu.

C’est peut-être le moment pour vous chez Chauffeur Privé de revoir votre copie et de vous démarquer définitivement d’Uber en communiquant auprès de votre clientèle sur des valeurs fortes telles que :

-le respect que vous portez à ceux qui vous permettent d’exister sur ce marché et de gagner votre vie (vos partenaires chauffeurs) dans une relation « gagnant-gagnant »,

-la solidarité qui doit prévaloir entre nous travailleurs et contribuables Français et qui repose sur le trinôme « clients, chauffeurs et la société Chauffeur Privé » qui payent tous leurs impôts en France (contrairement à Uber) afin de protéger notre économie contre une multinationale qui fait fi de la loi partout sur le globe,

-et de confirmer votre positionnement haut de gamme par ce que c’est sensé être votre ADN.

Vous avez pour l’instant une meilleure image qu’Uber et le fait de nous demander ce que nous pensons de la direction que vous devriez prendre est également louable. Mais il vous faudra aussi entendre ce que nous disons et l’intégrer de manière concrète à votre plan de développement de ce partenariat « gagnant-gagnant ».

Uber n’a pas eu cette attention, et cela ne nous étonne même plus car Uber :
-décide de tout, (de nous concurrencer d’abord avec des services illégaux « Feu POP », ressuscité à travers la gamme X par la destruction de ses tarifs, avant de préparer la disparition complète des chauffeurs de la circulation en nous remplaçant par leurs futures voitures sans chauffeur),
-nous impose tout
-et nous regarde avec mépris essayer de survivre au sein de leur énième nouveau paradigme qui change tous les 3 mois mais qui a pour seule constante de toujours tirer plus vers le bas.

Si vous suivez Uber dans sa guerre des prix, vous vous associez alors à Uber et leurs méthodes, et les valeurs de respect et d’équité que vous dîtes porter pour notre métier n’auront dès lors plus aucune valeur aux yeux de vos partenaires chauffeurs.

Quand on a un positionnement haut de gamme, on ne fait pas de compromis avec la médiocrité. C’est la première des règles à respecter.

Faites le bon choix, celui où nous sommes tous gagnants en offrant un service haut de gamme justement rémunéré. Les clients qui veulent du haut de gamme sont prêts à payer le prix. Ne leur servez pas du lowcost. Vous perdriez toute crédibilité et bien évidemment leur fidélité.

 

A présent que Chauffeur Privé a annoncé sa baisse de tarifs, doit-on désormais considérer Chauffeur Privé comme le Uber français du lowcost et s’attendre à ce que sa seule valeur ajouté sur le marché du transport de personnes ne consiste plus qu’à copier ce que fait Uber et n’offrir que des courses au rabais ? Espérons que non car cela serait une réelle déception de voir que la startup française qui cherchait à ses débuts à justement se différencier d’Uber, n’en serait finalement devenue qu’une pâle copie.

« Chez Chauffeur Privé, on n’est pas chez Uber! »

 On aurait pu s’attendre à ce que les équipes de Chauffeur Privé soient suffisamment indépendantes d’esprit pour définir une politique tarifaire de leur propre chef, avec les études de marché et sondages auprès de la clientèle nécessaires pour construire une offre haut de gamme en adéquation avec non seulement la prise en compte des seuils psychologiques client mais aussi et avec la même pondération les réalités économiques des chauffeurs. Pourtant, tous les tarifs de Chauffeur Privé sont « calculés » au regard d’une base de tarification qui est celle d’Uber.

C’était l’occasion rêvée pour la startup de se mettre enfin à se démarquer de manière très concrète du mastodonte américain « roi de l’ultra-lowcost » en communiquant sur les valeurs énoncées dans la lettre ci-dessus (respect, solidarité, haut de gamme). Pourtant Chauffeur Privé a décidé de faire le contraire et de simplement suivre la mouvance initiée par Uber et qui consiste hélas à tirer les tarifs vers le bas. Certes l’application française a bien lancé une campagne de communication ces dernières semaines avec affichages en 4×3 et aux arrêts de bus, avec pour slogan à l’endroit de la clientèle cible « Arrêtez de vous faire balader ». Mais en observant que cette campagne de communication se termine avec cette baisse imposée et substantielle des tarifs, ce sont les chauffeurs qui ont le sentiment de s’être fait baladés.

« Chez Chauffeur Privé, nous continuons dans la transparence avec vous »

 Dans son communiqué à ses partenaires, la société affiche des « + » un peu partout, (+38%, +10%, +80%) comme pour signifier que les tarifs allaient augmenter et que les chauffeurs y gagneraient un peu plus. Mais pense-t-on vraiment chez Chauffeur Privé qu’un tel « habillage » du message aura réussi à faire passer mieux la pilule auprès des chauffeurs et couvrir la réalité concrète de la continuation de la chute déjà bien amorcée de la rentabilité des « chauffeurs partenaires »?

En somme, continuer d’offrir un service 5 étoiles, avec les mêmes charges, pour gagner… moins

Par ailleurs, concomitamment à l’annonce de cette baisse des tarifs, la startup précise que « cette politique tarifaire ne pourra être maintenue que si la qualité de service reste supérieure à celle de nos concurrents (NDLR : Uber)» .

Est-il audacieux ou insensé, après avoir annoncé et donc imposé une baisse des tarifs à ses chauffeurs, de les contraindre à continuer d’assurer un service 5 étoiles, à leurs frais, sous peine de les punir à nouveau en procédant à une nouvelle baisse des tarifs si les chauffeurs ne continuaient pas d’assurer ce service 5 étoiles?

N’aurait-il pas été plus judicieux pour Chauffeur Privé de tirer vers le haut et d’inviter ses chauffeurs à continuer à offrir une haute qualité de service en continuant de leur côté à pratiquer des niveaux de tarifs acceptables que, jusqu’alors, la clientèle était prête à payer puisqu’elle les payait déjà parce qu’elle avait justement choisi Chauffeur Privé pour sa qualité de service?

Il semble ainsi normal pour Chauffeur Privé de déclarer vouloir rester leader en qualité de service, tout en payant ses chauffeurs moins pour le même service.

Il est donc question d’une baisse des tarifs, mais quid de la baisse de la commission de l’application?

On observe d’ailleurs qu’il est toujours question d’une baisse des tarifs qui profite toujours au client – et dont les chauffeurs sont également les premiers à pâtir car c’est eux qui supportent toutes les charges afférant au service offert – mais que jamais il n’est question d’une remise en question du pourcentage de la commission prise par l’application sur le chiffre d’affaires généré par le chauffeur. Chauffeur Privé se revendique pourtant d’un partenariat gagnant-gagnant. Mais un tel partenariat impliquerait de la réciprocité, et s’il est question de faire subir aux chauffeurs une baisse de leurs revenus de 20%, la logique voudrait que le montant de la commission prélevée par l’application subisse également une baisse de 20%. Ce qui n’est pas le cas, ni chez Uber, ni chez Chauffeur Privé.

« Chez Chauffeur Privé, le lancement de notre majoration tarifaire fera augmenter votre chiffre d’affaires »

 Après la commission de l’application, autre sujet sensible, la majoration tarifaire. On aurait pu s’attendre à ce que Chauffeur Privé ne fasse pas les mêmes erreurs qu’Uber. Et pourtant Chauffeur Privé lance ce jeudi son propre système de majoration tarifaire. Comme nous l’expliquions dans un précédent article, Uber ayant imposé une baisse de ses tarifs, cela avait conduit à un boycott de l’application par une quantité de chauffeurs (qui ne s’y retrouvaient plus financièrement), et donc une pénurie de chauffeurs sur le terrain, nécessitant de la part d’Uber qu’ils appliquent une majoration tarifaire systématique contraignant les clients à payer alors des courses beaucoup plus cher que prévu.  Il s’en est donc suivi, après la fuite de certains chauffeurs vers, entre autres, Chauffeur Privé, une fuite de la clientèle dans le même sens. Or si aujourd’hui Chauffeur Privé suit exactement la même conduite qu’Uber en mimant ses process, pourquoi le résultat serait-il différent ?

Par ailleurs comment le chiffre d’affaires des chauffeurs (qui d’ailleurs est l’élément qui intéresse véritablement l’application – puisque c’est sur ce chiffre qu’elle calcule et prélève sa conséquente commission de 22% – alors que celui qui intéresse les chauffeurs est le résultat net) pourrait-il augmenter s’il n’y a plus de clients pour payer ces majorations?

Il est donc hautement probable que Chauffeur Privé doive s’attendre d’une part à ce que les chauffeurs aillent de nouveau chercher des cieux plus cléments, et ils seront nécessairement suivis par les clients, pour qui aujourd’hui le concept de fidélité perd de plus en plus son sens et qui ne comprendront pas pourquoi les tarifs ayant baissé de 20%, ils se retrouvent à payer des majorations tarifaires avec un service dégradé.

Après ce revirement, quel avenir pour la startup française?

Avec des « si » on mettrait Paris en bouteille. Mais ce qui est fait est fait. Et il est probable que Chauffeur Privé ait raté un tournant stratégique décisif dans son développement, qui, rappelons-le, s’inscrit exclusivement dans un périmètre circonscrit au territoire français (quand son concurrent officie dans plus de cinquante pays) et que le retour de bâton risque, hélas pour la startup, d’être violent, sinon fatal.

Chauffeur Privé avait pourtant tout pour réussir, le mérite d’être français et l’argument militant de payer ses impôts en France. La jeune pousse française aurait ainsi tellement gagné à communiquer sur des valeurs de respect des parties prenantes (clients et partenaires chauffeurs) et de solidarité.

Mais se pourrait-il pourtant qu’elle ne soit bonne ni en stratégie, ni en communication, et qu’elle ne soit qu’éternelle suiveuse au point qu’elle n’ait plus vocation qu’à finir… hors course? Souhaitons qu’elle se ressaisisse avant qu’il ne soit trop tard, si tant est qu’il ne le soit pas déjà… afin d’éviter que la grenouille ne s’enfle trop et qu’on lui connaisse une fin prévisible :

Une Grenouille vit un Bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
– Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ?
– Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.

Jean de La Fontaine (Livre premier, fable III)

Merci d’avoir pris le temps de lire mon article.
J’espère que vous aurez apprécié sa lecture et vous invite à commenter si vous le souhaitez ou à le faire suivre à vos contacts qui pourraient être intéressés par le sujet de l’article.
Et je vous souhaite une très belle journée!


2 comments… add one
  • VASSEUR 3 décembre 2015, 20 08 23 122312

    RE: Le surge pricing devient le joker par lequel ces intermédiaires de commerce juguleront (peu-être) la fuite des chauffeurs pour continuer à répondre à la demande des voyageurs par VTC. La guerre du surge a sonné !

  • Kalala 4 décembre 2015, 17 05 28 122812

    Franchement un super article.
    Je pense exactement comme toi. Chauffeur Privé a raté un tournant important. Uber/Chauffeur Privé sont désormais associé au low cost, ce qui signifie qu’il y a un marché à prendre pour les VTC indépendants qui mise sur une excellente qualité de service.

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